Il y a différentes façons de partir. Pour nous,
c'est d'exister dans un endroit inconnu. C'est continuer à
s'activer, tout en partageant la façon de faire des autres.
C'est allé à la rencontre, la valise pleine de certitudes,
dont on sait qu'elles seront mises à mal à la première
frontière franchie. Partir voir les choses telles qu'elles
sont, sans le prisme déformant des quand dira-t-on. Arriver
avant que le tourisme de masse ait accompli son travail de rouleau
compresseur, réduisant à l'état de poussière
des siècles de civilisation. L'uniformité, comme
la déresponsabilisation, feront de l'Homme un être
unique et stéréotypé. Atteint par la maladie
de la conformité et de l'artifice, les nations perdent
leur âme. Elles s'uniformisent, se confondent et meurent
au regard des voyageurs.
Le voyage, c’est le trajet qui mène d’un point
à un autre. Il s’articule autour de deux axes, sa
préparation et le mode de déplacement. Il n’est
donc pas seulement le lieu d’arrivée. Le voyage peut
s’effectuer en bateau en calèche ou à pieds.
Il doit toujours être source de découvertes d’incertitudes
et de rencontres.
La Terre, un grand Mac Donald ? pas tout de suite, mais pour bientôt
! Les sentiers, les routes de montagne, les chemins de traverse,
éloignent des poncifs. Les lieux communs sont battus en
brèche. On se sent dans le vrai. Marcher ou courir permet
de s'enfoncer profondément dans l'intimité de la
Terre. On surprend une inconnue au réveil. Pas le temps
de se couvrir, on est là pour regarder. Pas le temps de
se cacher, on est là pour découvrir.
Alors pourquoi courir ?
L'homme, le front appuyé contre la vitre, regarde la ville
s'agiter à ses pieds. Son regard trahit la fatigue et la
lassitude. La chaleur qui règne dans la pièce l'étouffe.
Il réfléchit et s'étonne. Il se demande comment
d'autres peuvent se passionner, pour des sujets qui le laissent
totalement indifférent. D'ailleurs, à cet instant,
il cherche ce qu'il peut bien aimer. Il se demande comment l'on
peut réaliser, ce que lui n'avait même pas imaginé.
Il sent poindre face à ses interrogations, une certaine
irritation. Cette intolérance le dérange, car il
sait bien, que chacun est unique.
La cloche de l'horloge sonne. Il pense au temps qui passe. En
bas, les automobilistes arrêtés au feu tricolore,
grondent. Sur les trottoirs sombres la foule s'agite. Il suit
des yeux ces gens si petits, qu'il ne connaît pas, filer
vers leur destin. Dans la pièce surchauffée, la
télévision fonctionne. A l'écran, un homme
vêtu de blanc, court. Il se dit que décidemment,
il est le seul aujourd'hui à ne pas se presser. Il aimerait
voir le ciel, mais l'immeuble d'en face, nouvellement construit,
l'en empêche. De tout cela, il se sent las. Alors à
petits pas, il se dirige vers son fauteuil. Il s'assoit face à
l'image du téléviseur, tableau aux couleurs éclatantes.
A l'écran, le ciel mauve posé sur un univers minéral
, s'étire et l'attire. Il frissonne, penche la tête
pour écouter la profondeur du silence. Au milieu de cette
scène, le petit point a grandi. Le corps, le visage et
maintenant ce regard, ont envahi tout le téléviseur.
Il avale la pièce, le bâtiment et le quartier. En
un instant tout devient fumée. L'homme se protège,
apeuré, il ne voit plus rien.
Lentement il ouvre les yeux. Son regard fixe au loin un paysage
qu'il ne connaît pas encore. Il voit devant lui,un téléviseur
semblable au sien, posé sur la pierre. A l'écran,
un homme enfermé dans une pièce. Son front est appuyé
contre une vitre fermée. On perçoit distinctement
les bruits de la rue. D'une main malhabile, il se frotte les yeux.
Son front est humide. Il sent qu'il sourit. Cela le surprend,
depuis quand ne l'a-t-il pas fait ? Il ne saurait le dire. Mais
que fait-il ? Il court... L'image du téléviseur
a disparu. Il regarde l'infini à l'infini. Il prend possession
du temps et de l'espace. Il fait partie de ce décor immense.
Il revoit un instant son enfance, quand sur la plage il construisait
des châteaux des barrages ou des statues. Il savait utiliser
le sable, il sait maintenant maîtriser le temps.
Aujourd'hui, il sait pourquoi ? Il sait que pour courir, il n'a
plus besoin de se poser cette question. La réponse est
gestuelle, en parfaite harmonie avec l'esprit. Il faut avoir senti
ce bonheur, quand au bout de plusieurs heures d'effort, ayant
franchi cols et sommets, l'horizon s'offre à vous. C'est
un cadeau inestimable ! vous êtes toujours en équilibre
d'oxygène. Autour de vous l'herbe frissonne, les fleurs
se disputent la parure la plus étincelante. A proximité,
les glaciers brillent au soleil. Le ciel est d'un bleu sombre
à la limite du noir. Vous n'avez rien d'autre à
porter que votre corps, qui parait bien léger. Vous êtes
serein et libre qu'il pleuve, qu'il neige, la foulée s'adapte,
la technique évolue. Les bruits sont autres, mais la pensée
reste la même.
C'est pour toutes ces raisons que l'on prend plaisir à
courir en montagne. On surprend la faune au réveil. On
inspire profondément pour emprisonner en soi les senteurs
les plus subtiles. Il faut prendre garde aux pierres qui roulent.
La mousse peut-être glissante. Les ruisseaux, serpentins
d'argent permettent de se désaltérer, quand le soleil
se fait trop pesant. Les cimes, altières, déchirent
le ciel de leurs griffes acérées et vraisemblablement
s'amusent en vous observant.
Mais pour atteindre un seuil d'équilibre aussi subtil,
délicat mélange d'entraînement et de sciences,
il faut du temps et de la patience.
Courir en montagne, n'était-ce pas une hérésie
? Peut-on apprécier la montagne autrement qu'en marchant
? L'amour de la nature montagnarde et le plaisir du geste technique
ne sont pas du tout incompatibles. C’est un voyage sain
de corps et d’esprit, en parfait harmonie avec le milieu
naturel.
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