Courir en montagne, c'est une façon d'exister, c'est un
cri, c'est surtout un plaisir. Inutile d'adjoindre à cette
expression des notions de fatigue, de souffrance. Quand on court
en montagne, on travaille ses qualités physiques, avec
la patience de l'artiste devant sa création. Equilibre,
proportion, mouvement et expression, tout doit être en harmonie.
On construit des gestes techniques, il n'y a rien de mécanique.
Au contraire, c'est une évolution vers une meilleure maîtrise
du corps et de l'espace, qui entrave tous les mécanismes
machiavéliques mises au point par le mal être. Il
permet de se laisser glisser vers un sentiment de plénitude.
Parler de la course à pied en montagne, c'est avoir compris
tout cela. C'est un sujet vieux comme l'effort en altitude. Pourtant,
on l'aborde souvent avec une certaine gêne, due sans doute
aux critiques de certains esprits chagrins. Des compétitions
qui ont plus de cent ans, mais qui n'ont jamais réussi
à s'imposer. Des coureurs en tenue colorée et légère,
qui sans en avoir l'air, réécrivent l'histoire à
leur façon. Y aurait-il comme un goût d'artifice
? Si un coureur à pied vient à la montagne, à
bas l'intrus. Si c'est un montagnard qui vient à la course
à pied, il ne peut-être qu'un renégat...
Ne dit-on pas aussi qu'à vitesse élevée,
perception limitée ? Mais le poids du sac, joint à
une méforme chronique, limite bien plus les perceptions
du lent randonneur. L'Homme est ainsi fait qu'il a besoin, sans
doute pour conjurer son sort, d'établir des temps. Il étalonne
ses parcours, compare ses résultats, juge ses compagnons,
crée des classements. Etait-ce la faute de la force centrifuge,
ou guette-t-il l'instant où il déclinera doucement
vers la vieillesse ? Ne croyez pas que courir soit incompatible
avec la méditation et la contemplation. Un cerveau convenablement
irrigué, nourri plus que de coutume, est encore plus sensible
aux beautés de la montagne. Courir, c'est avant tout marier
le corps, l'esprit et le milieu. La vitesse du déplacement,
n'est pas telle, qu'elle puisse brouiller la vue. Si c'était
le cas cela se saurait ! On peut encore rêver, penser, regarder
écouter, sentir, s'immerger littéralement dans la
nature montagnarde et faire corps avec elle. On écrit dans
sa tête des histoires merveilleuses qui s'effacent à
l'approche du retour. Il ne subsiste rien que le souvenir d'avoir
été heureux l'espace d'un instant.
Courir est un mode d'expression en tous points comparables à
l'écriture ou à la peinture. A condition que cette
analyse soit effectuée par l'exécutant. L'observateur,
si il n'est pas artiste, ne voit là qu'un geste banal.
Regarder quelqu'un courir n'est, à première vue,
ni passionnant ni forcément beau. Pour l'artiste, il en
va tout autrement. Le sculpteur, le photographe, le peintre, l'écrivain
sauront saisir cet instant de légèreté, de
communion avec le milieu environnant, et fixeront à tout
jamais, cette seconde pour l'éternité.
La course est un moyen de locomotion. On peut l'utiliser comme
le peintre la couleur ou le photographe l'appareil, en essayant
d'enfermer en soi une multitude de perceptions. Quand l'ensemble
est cohérent, cela s'exprime par un bien-être.
Je sais que j'ai atteint le seuil confortable d'où peut
sortir le "je". J'ai voyagé avec mon corps pour
ami et mon esprit pour guide. Ils sont les seuls à s'activer
pendant un certain temps. C'est durant cette période, que
je rejette des visages, des odeurs et des scènes négatives.
On s'échauffe, puis tout en continuant à courir
l'esprit prend l'ascendant. Il commence à mieux comprendre.
Il s'intègre à une région, un massif ou tout
simplement à une saison qui commence. On ne se déplace
pas pour aller d'un point à un autre, mais pour vivre pleinement
toutes les secondes passées à courir et qui ont
toutes une saveur particulière. On a l'impression d'avoir
en main une poignée de sable qui s'écoule de toutes
parts. On est le temps qui s'est blotti au creux du souffle chaud,
qui va et qui vient, comme le flux et le reflux le long des plages
à la morte saison. Il rythme votre effort. Métronome
silencieux, il vous unit au battement de la Terre. Il ne faut
pas se crisper. Il faut se laisser aller. Votre corps s'évade
et vous ne lui opposez aucune résistance. Partez courir
en montagne.
Seuls, les gens qui n'ont jamais couru ne savent pas combien cela
est agréable. Seuls ceux qui n'ont jamais vu les montagnes
ne peuvent savoir à quel point elles sont belles. Courir
en montagne paraît alors le compromis le plus naturel et
le plus harmonieux. Vous abolissez distances et dénivelées.
Le temps et le portage, ne sont plus des facteurs limitatifs.
Vous partez pour deux ou trois heures réaliser ce qui vous
plaît. Que ce soit haut, que ce soit loin, quelle importance
? Vous adaptez votre foulée aux difficultés du parcours.
Vous retenez votre respiration. Vous devenez perception, réception,
sensation et audition.
Vous êtes cinq sens à la recherche d'un sixième.
Celui que, seuls, liberté et espace peuvent vous permettre
d'acquérir.
Peut-on disserter sur la marche en montagne ? Est-il utile d'expliquer
un geste aussi simple et aussi naturel ? Dans le film " Les
randonneurs, l'accompagnateur essaye de motiver ses troupes en
leur expliquant de façon didactique comment se déplacer.
Vous avancez votre jambe, vous posez votre talon et vous déroulez
le pied, et le dernier du groupe de reprendre d'un ton rageur
"On marche tout simplement!. La marche est donc une action
pure, réflexe et indispensable. Le corps est parfaitement
adapté à ce type d'activité. Un jour peut-être
dira-t-on " Il était "... On pourra rétorquer,
que de par sa simplicité, le geste est sans intérêt.
De combien d'heure de pratique est-il nécessaire pour que
ce geste automatique et contraignant, devienne efficient et plaisant
?
On marche, un point c'est tout ! On respire par nécessité
et, quand le besoin s'en fait sentir, on court. On court à
perdre haleine.
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