Alors que dès l'enfance on a ressenti le besoin impérieux
de s'exprimer par la course, quelques années plus tard,
le changement de rythme du pas à la foulée surprend.
Et plus encore quand la pente se fait raide. La montagne est là,
belle est attirante. A-t-on besoin d'expliquer, de s'expliquer
la raison de cet amour ? Les chemins se croisent naturellement.
Parcourir la montagne en de longues randonnées calmes et
paisibles va de soi, répondant à une attirance personnelle.
Mais l'appétit vient en marchant et l'envie de voir plus
encore. Il faut parcourir les vallons mystérieux, les cimes
majestueuses, les territoires sauvages. Peut-être poussé
par une curiosité d'enfant, peut-être simplement
parce qu'on est un être vivant. S'abreuver d'étendues
qu'on ne peut décrire, tant le spectacle est grandiose
et le mot si pâle qu’il en devient diaphane.
Au départ, il y a le corps Une machine parfaite pour qui
sait l'entretenir et la préparer à l'effort. Une
machine dotée de sens, tous aussi mystérieux les
uns que les autres. Comment ces images, ces sons, ces sensations
nous viennent-elles ? Quel est le jeu de toutes ces cellules nerveuses,
qui, au fil des kilomètres nous remplissent de joie ? Dans
la course il n'est plus question de se modérer, de calculer,
mais au contraire de se libérer. L'énergie est le
plaisir. On devient odeur, caresse, paysage, élan. Fondue
dans l'espace, la course devient mirage. Pourquoi codifier, comparer,
évaluer, alors que par la joie, ce monde nous appartient
?
L'Homme n'a-t-il pas déjà suffisamment importé
de fantasme dans cet univers de paix ? Maîtriser la Nature
et urbaniser les montagnes, tels sont les pierres angulaires du
progrès. Qu'est-ce que progresser ? Le temps s'écoule,
et cet espace de liberté qui nous est si cher, s'amenuise.
Après avoir parcouru des pentes sans difficulté,
nous nous hissons maintenant sur des prises de plus en plus petites
et fuyantes. L'entraînement intensif, nous conduit à
des gestes de plus en plus précis. Heureusement, l'esprit
s'évade et permet d'accéder à une montagne
magique, lavée des stigmates du progrès ! Notre
territoire, si petit soit-il, est la source d'un bonheur immense.
Le plaisir de réussir est toujours le même, mais
pour y accéder, les voies diffèrent au fil du temps
et des générations. Bien des questions se dissolvent
dans l'univers minéral. Créer ou exister, dans cet
espace de liberté de plus en plus étroit, demeure
merveilleux. Comme le simple fait de respirer, dans cet assemblage
de vallée, de prairies, de forêts et d'arêtes.
Courir, c'est un cri !
La montagne est fragile. La montagne est beauté, et la
beauté est fragile. La dégradation lente ou brutale
des milieux naturels a le plus souvent comme mobile, la rentabilité.
Sommes nous réellement, comme beaucoup le dise, soucieux
de l'évolution de notre planète ? Quel rôle
joue le "dévoreur de dénivelée"
dans cette affaire? Il est là, à s'exprimer dans
ce qu'il croit être un océan de verdure, et qui se
réduit de jour en jour à un étang d'amertume.
Il se prétend défenseur d'un territoire vierge de
plus en plus étroit. Il intervient tout simplement pour
sauvegarder une aire de jeu qui n'est pas économiquement
rentable.
Notre royaume commence où finissent le bitume, le fer et
le béton. Pour courir sans être dérangés
par le bruit, les odeurs, les soucis, l'agressivité, il
ne reste que les vallons profonds et difficiles d'accès
ou les lignes de crêtes, sinueuses et inexploitables. Ce
qui en soi, n'est pas si mal. Encore faut-il réussir à
laisser en bas, avant de partir gambader, ce que l'on ne désire
pas retrouver là-haut. Un bain régénérateur
qui a pour bienfait de dissoudre l’inutile... C’est
ce que l’on appelle un bain de jouvence.
Peut-être que mouflons, chamois ou bouquetins auraient préféré
pour vivre, un territoire moins accidenté ? Les tempêtes
de neige ou la difficulté pour se nourrir, rendent ces
lieux inhospitaliers. Heureusement, les filtres du relief et du
climat sont encore d'une redoutable efficacité. Quant à
l'évolution des espèces, fera-t-elle du bipède
coureur, un être doté de jambes hypertrophiées,
d'une vélocité impressionnante et d'un esprit plus
libre que l'air ? Mais ne serons-nous pas montrés du doigt
? Courir est un plaisir, pas une fuite ! Courir en montagne est
un honneur et un bonheur.
La saison recommence : la montagne retire son manteau de neige,
avec difficulté malgré le redoux annoncé,
pour s'habiller de verdure, de couleurs, de rochers et de senteurs.
Allons goûter à ce jardin merveilleux qu'il faut
garder intact pour les générations futures. Ce dernier
refuge une fois détruit, que restera-t-il ? Peut-être
les montagnes de Mars ou de Jupiter ? Il nous restera la possibilité
de fermer les yeux et de courir à l'intérieur de
notre tête. Mais celà suffira-t-il ?
Mais le chronomètre, objecteront des esprits chagrins
?
Avant de reprendre la route qui va nous mener tout d’abord
à l'Est de l'Europe, puis à la découverte
des autres continents, il serait bon de plonger dans les racines
du temps. Un survol bien rapide, mais indispensable, qui permettra
de mieux comprendre une démarche qui s'inscrit dans la
logique de l'évolution humaine. Un jour viendra où
la télépathie ou la téléportation
permettront de se déplacer sans marcher. Mais hier, et
encore aujourd'hui, pour mon plus grand plaisir, tel n'est pas
encore le cas !
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