Pourtant il est si proche ce petit objet. Il s’accroche
au poignet. Il reste le lien entre le concret et le virtuel. C’est
un ami qui vous veut, ce que vous lui demandez. Il est le reflet
de votre tendance. C’est un miroir dont on voudrait parfois
qu’il déforme. Mais non, il répond toujours
ce que le temps lui a demandé de dire. Il est serviable.
Mais son maître a un si grand pouvoir sur lui. Le temps
dit et la montre répète. On a beau accélérer
et modifier le temps rien y fait. On peut essayer de détourner
son attention que nenni. Quelque soit la pente ou la qualité
du revêtement, la montre traduit.
Alors, ce petit coup d’œil à sa montre, c’est
un jeu. Tu vois c’est ce que j’avais dit. Ce matin
j’avais prévu de passer dans le temps que tu m’indiques.
Je maîtrise le temps, et ta présence m’indiffère.
Mais parfois, comble de malheur, il crie à la cantonade,
que le coureur est fatigué. Qu’il ne respecte aucun
des objectifs préalablement fixés. Bien sur cette
montre exagère. Elle n’a aucun sens de la mesure.
Elle a forcément un problème existentiel !
Car finalement elle ne vit qu’à travers le temps
et le coureur qui l’interroge. Elle n’est ni le temps,
ni l’effort. Elle effectue une longue trajectoire, placée
en bout de bras. Mais si l’œil contemple le paysage,
alors elle ne joue plus aucun rôle. On oublie le temps.
Il a disparu et a laissé place à l’infini.
La vie d’une montre se révèle platonique.
Pourtant elle semble participer à l’aventure. Mais
elle se désintéresse du résultat. Elle n’exprime
aucun regret. Elle ne prononce aucun encouragement. Elle monte
et descend sans jamais ressentir le moindre sentiment. J’aimerai
savoir ce qu’elle préfère du positif ou du
négatif ? Peut être que les terrains plats lui
sont favorable ou le silence ou le bruit ? Quelles saisons
lui parait la plus belle ? Et les animaux éclairent-ils
le jour comme c’est le cas pour moi ?
Le temps vagabond
La surprise vient au bout d’un temps que l’on voudrait
sans fin. Quand le poignet à hauteur du regard, semble
vouloir dire regarde. La montre fidèle indique qu’elle
n’a rien laissé filé. Elle a emprisonné,
seconde après seconde, le temps. Celui que l’on avait
cru, par mégarde, avoir laissé derrière soi.
Celui que l’on avait déposé au bas d’une
montée, et qui comble de malchance nous attendait au haut
de cette montagne. Pourtant on s’était fait discret.
Il semblait même que l’on s’était fondu
à la nature. Que dans la beauté de l’effort,
on ne faisait plus qu’un avec l’espace. Dématérialisé,
les cellules éparpillées, le corps aux abonnés
absents, le temps l’espace d’un instant, ne pouvait
plus avoir de prise sur la vie. Surprenante révélation,
la montre avait du perdre le rythme du temps. Battre dans le vide
sidéral, il ne pouvait plus y avoir de secondes. Enfin
délivré du temps, dont le voyage n’était
plus le même que le mien !
Surprenante réponse, au fil du temps, que de croiser un
temps identique à l’ensemble des Humains. Etait-il
possible qu’après tant de kilomètres on puisse
tous avoir le même temps ? Au fil des sous bois, des
virages, des champs et des canyons, je m’étais suffisamment
caché, pour espérer n’être plus dans
les temps. Je croyais naïvement, avoir fui, au-delà
du temps. Pourtant le monde que je venais de franchir, ne m’affranchissait
nullement du rythme du temps. Il l’avait simplement épousé,
peut être contourné. Mais la montre avait su me le
restituer. Triste réalité, le fil du temps n’avait
pas été rompu. Comme un fil à la patte, il
me reliait au temps du départ, avant de m’annoncer
le temps d’arrivée.
Tu vois je suis toujours là, m’a-t-elle dit un jour
où l’absence avait été particulièrement
longue. Je t’informe que la journée est déjà
bien entamée. Il va être l’heure de manger.
Tu n’es pas allé très vite. Performance moyenne
pour un effort qui se voulait optimum. Mais qu’elle se taise,
me suis-je dit alors que le souffle me manquait. Son silence est
un véritable cri. Elle est consciente de son pouvoir. Dire
sans parler, démontrer en donnant l’impression de
ne pas y toucher. Petite elle est, petite elle restera. Elle se
croit importante parce qu’elle a lié amitié
avec le temps. Mais le temps n’est pas là, et la
montre aurait du sans aller. Courir c’est abolir le temps.
Alors que fait-elle accrochée à mon poignet ?
Croit elle pouvoir me suivre avec son ami le temps. Je l’ai
laissé sur la table de chevet, et bien croyez moi si vous
voulez, au retour elle m’a donné, sans avoir fourni
aucun effort, le temps. Ce ne fut pas une surprise, car je le
connaissais. Le soleil dans son éternel voyage m’avait
permis d’en suivre l’évolution. Le cadran est
gigantesque. L’aiguille de feu se promène, lentement,
régulièrement, en prenant son temps. Il est le gardien
des jours et des nuits. Il assure les saisons, gère les
récoltes et la vie bat au rythme de ses humeurs. Pourtant
la nature dans son évolution perpétuelle, a modifié
le temps. Aujourd’hui la Terre subit les effets du temps.
Le temps et l’Homme modifient le temps.
La perfection est source d’errements. La société
avance, nous dit-on. L’objectif, éloigner l’Homme
des méfaits du temps. Par nature, le temps efface toutes
choses. Une fragilité qui fait que l’on a créé
une vie, qui se veut éloignée des processus naturels.
Un combat qui semble satisfaire notre ego. Un problème
existentiel, qui fait face à notre relative fragilité.
Lire
la suite
Les informations sur les Masters de ski de fond, c'est ici !