Aventures Paris Cap Nord
C'est durant l'été 1984 que tout a commencé.
J'ai rencontré Marc Bouet, qui m'a parlé de Paris-Cap
Nord. Il organisait une course non-stop de 4000 kilomètres.
7 relayeurs et autant d'accompagnateurs, pour permettre à
un petit mousqueton, le témoin du relayeur, de ne jamais
marquer un point d'arrêt. Pour moi, ce fut une expérience
nouvelle et insolite. Ils nous fallaient réaliser 20 kilomètres
toutes les 12h00, un peu plus par la suite, à cause des
nombreuses blessures. Courir 50 kilomètres quotidiennement
à un rythme soutenu, c'était un pari osé
mais excitant. Le 28 juillet sous la tour Eiffel, je ne me suis
posé aucune question. Nous allions réussir bien
sûr. Une certitude qui m’apparaissait comme une évidence.
Cette insouciance s'explique par le plaisir de partir en utilisant
des moyens conforme à ma philosophie. A la télévision
ce jour-là, les actualités ont traité de
l'ouverture des JO de Los Angeles et d'un relais composé
de types un peu fous en partance pour le Cap Nord à la
force de leurs mollets.
La chaleur est accablante et la traversée de Paris fut
l'un des moments les plus difficiles de ce raid. Mon premier relais,
m’a permis de parcourir Villeparis-station shell de Meaux.
Je concède que ce parcours ne fait parti des stéréotypes
du romantisme. Puis le mousqueton a vécu au rythme des
coureurs, ce qui lui a permit, et nous derrière, de découvrir
des paysages les plus divers durant les 24h00 que dure un jour.
Ce furent tout d'abord les vignobles champenois et d'énormes
problèmes de déshydratation ! La traversée
de Reims, au niveau de l’air de repos Methel le trou du
Loup, Auffé, secteur de Charleville-Mézières
et le passage de la frontière Belge. Une forêt des
Ardennes, Marlève-Barvaux, posée sur un plat pays,
qui ne cesse de monter et de descendre. Puis la frontière
Allemande à Aachen et toujours cette chaleur qui vous étouffe.
Inexorablement nous grignotons les kilomètres en direction
du Nord. Cinquième relais Süchteln-Aldekerk, le sixième
Metelen-RheineFeren et le suivant Bremen, qui correspond au 42ème
relais par équipe. On a franchi des montagnes, des fleuves,
des villes, les grandes plaines de Westphalie, relais à
Heide, Ribes et Holstebro, au milieu des douces collines Danoises
pour finir à Aalborg.
Nous mettons enfin le pied sur le sol Norvégien. Depuis
le franchissement de l'Elbe la pluie a fait son apparition et
le Danemark nous a offert des ciels avec des nuances extraordinaires.
Les gris se multiplient à l'infini. Le soir, les dizaines
de lacs et d'étangs que nous longeons, s'enflamment. A
Oslo, où les JO ont eu lieu en 1952, nous avons déjà
parcouru 1500 kilomètres. Il en reste 2500 !
La pluie sera notre compagne durant les 1000 kilomètres
suivants. Une amie qui n'est pas venue seule. Une certaine fraîcheur
a fait route avec elle. La presse relatant fréquemment
notre équipée, des coureurs locaux nous ont accompagné
durant quelques kilomètres. Ces rencontres ont pour principale
vertu de réchauffer le coeur, alors que les premières
foulées au nord d'Oslo se déroulent dans le froid
et l'humidité. Le départ a été donné
devant l’ambassade de France. Mon premier relais en terre
Scandinve, et mon 12ème depuis le départ, a eu lieu
à Roa Brandbu. Ensuite ce sera à Royer- Fävang
et Dombas. Après avoir franchi l'épine dorsale de
la Norvège et atteint Tronheim, le soleil a refait son
apparition pour ne plus nous quitter jusqu'à l'arrivée.
Les 15ème, 16èmes et 17èmes relais me permettront
de courir à Storen, Steinkjer et Namdalen.
Je crois que c'est là que le miracle se produisit. La rencontre
entre l'âme et la nature, un équilibre tellement
fragile qu'il ne peut se produire que très rarement. Chaque
relais est devenu plus enthousiasmant que le précédent.
Le décor rendu féerique par la qualité des
lumières, est devenu magique. La nature nous a imposé
sa beauté, sa force, son esprit créatif. Vivre 24h00
au contact de la pureté et de l'imaginaire, marque à
tout jamais un être humain. La nuit s'est faite lumière.
Nous pûmes tout à loisir, contempler les fjords,
les montagnes enneigées, les chalets isolés aux
couleurs flamboyantes, les multiples cascades, les baies sauvages,
et allonger la foulée en signe de contentement. Les relais
suivants, Trofors, Moi Ranal, Fanske sont autant de flaches à
jamais gravés dans ma mémoire.
Le cercle polaire fut franchi dans une atmosphère irréelle.
Après Narvik la fatigue s'est accentuée. Une envie
irrésistible de dormir a pris corps en chacun d'entre nous.
Le silence et la solitude du coureur n'ont fait qu'aggraver ce
besoin. Sur le bord de la route sont apparus les premiers campements
Lapons et les premiers rennes, à la démarche aérienne,
un signe évident de notre future victoire. Mon 24èmes
relais je le vécu à Rostund, puis Talvik Alta, hypnotisé
par l’environnement. Le plus difficile était de faire
un choix parmi les cadeaux que nous offrait la nature. Nous ne
savions plus quoi admirer le plus. Les bois des rennes se découpant
au sommet d'une colline, l'embrasement du soleil couchant vers
minuit, la beauté des montagnes surplombant une mer d'acier,
les odeurs de la forêt, les sens aiguisés nous avancions.
Dans cet enthousiasme final chacun d'entre nous toucha à
l'extase.
Nous courrions au bord des fjords, au milieu des séchoirs
à poissons et des cabanes de pêcheurs en bois rouges.
Il n'y avait maintenant qu'une route, unique, zigzaguant entre
lacs et étangs, dans un paysage lunaire. De 23h00 à
3h00, le ciel s'est habillé de couleurs toutes plus extraordinaires
les unes que les autres. Il était bleu, il devint violet,
rouge, orange, jaune et dans une crise de folie, toutes se mélangèrent
les unes aux autres !
J’ai mis 1h18’ pour réaliser mes 20 derniers
kilomètres, avec la volonté farouche pour que rien
ne s’arrête. Après 26 relais et 553 kilomètres
parcourus par relayeurs, on a envie de continuer jusqu’à
la fin des temps.
"Nord Kapp 34", Kafjord est franchi. C'est la dernière
île et les derniers kilomètres, et ce fut l'apothéose.
Le ciel s'embrase, la lumière est étonnante et notre
joie à son comble. Arrêtés par l'extrémité
de la falaise sur laquelle trône une magnifique sphère,
nous restons comme groggy étonné de n'avoir plus
à courir. Nous sommes le 13 août et les Jeux de Los
Angeles s'éteignent.
Les relayeurs sont rentrés en avion. Etant un peu moins
pressé que les autres, je m’en suis retourné
avec les conducteurs de voitures, par le chemin des écoliers.
Nous avons traversé la Suède. Vous pensez bien,
que chaque jour j’ai continué à courir. J’ai
pu ainsi effectuer plus de 200 kilomètres dans des lieux
aussi typique, originaux et plein de charme, que Kautokeino la
capitale Lapone, Lyckcle et Uméa. La forêt Suédoise
est faite de lacs, de vallons et d’immensités. Elle
est composée de bouleaux qui ne cessent de grandir au fur
et à mesure que nous descendons vers le sud. Puis à
partir de Stöckolm, l’une des plus belles villes qui
m’a été donné de visiter, il a fallu
accélérer notre vitesse de déplacement. Non
pas que nous fussions pressés de retrouver le train train
quotidien. Mais tout simplement par le fait, que l’intensité
du bonheur est inversement proportionnel aux difficultés
surmontées pour le rencontrer. Il fallait donc repasser
par la case départ, et tout recommencer.
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