Tour de Sicile en Ski-rou
Tout à coup, on est face à un vide terrifiant. On
va essayer de se réadapter à un mode de vie que
l'on avait oublié. De plus, entre départ et retour,
les pathologies sociales se sont aggravées. Alors, une
seule thérapie, se fixer d'autres objectifs. Mon arrivée
dans la région grenobloise en 1985, me permit de gagner
le premier tour pédestre du Trièves. Une épreuve
magnifique qui avait lieu dans une région que j'aime par-dessus
tout, j'y suis né. Etant nommé responsable des équipes
de ski de fond, je décidai d'organiser le premier tour
de Sicile en skis à roulettes.
En l'absence de neige, les skieurs de fond se préparent
avec des ski à roulettes. Il est parfois utile d'organiser
l'entraînement afin de dépasser le cadre confidentiel
d'un petit bout de route. Avec la Sicile on est au bout du paradoxe.
Entre mer et soleil, le skieur étonne. Faire 1000 kilomètres,
sur une île pas vraiment coutumière de cette activité
nordique, voilà qui a de quoi motiver. Les avertisseurs
ont salué, ou sanctionné, notre présence.
Une fois de plus je suis parti à la recherche de gens et
de paysages que seul l'effort physique permet d'apprivoiser.
Cette aventure sportive va se dérouler en présence
d'une équipe de télévision appartenant à
la 2ème chaîne. Le film "Les roulettes Siciliennes"
sans aucune qualité, sera présenté au Carnet
de l'Aventure. Une émission présentée par
Pierre François Desgeorges, un des anciens du 93èm
RAM. Le seul intérêt, aura t été d'avoir
un regard extérieur à l'expédition. Les réflexions
du trio d'artistes n'ont pas manqué de pertinence. On ne
sait ce qui les a le plus interpellé, si c'est l'inconfort,
l'intensité d'un effort gratuit, l'activité elle-même
ou la relativité des choses ?
Cette fois nous sommes partis à dix. En prenant la direction
du sud on espérait bien éviter le mauvais temps.
Il pleut. Nous sommes à Messine ! La circulation est
extrêmement dense. Claxonner est une coutume locale qui
exprime surprise, joie ou agacement. Suivant l'intensité
et la longueur du cri, vous pouvez traduire. Premier contre temps,
les campings sont fermés. Le départ est donné
le 28 avril à 8h00. Chacun aura à effectuer 40 kilomètres
en 2h00. Le paysage de cette partie nord de l'île, jusqu'à
Palerme est magnifique. A droite la mer bleue, à gauche
une végétation verte et luxuriante en ce printemps
pluvieux, et au milieu un skieur. On pourrait se demander ce qu'il
fait là ? si il y a erreur, mais qui en fait, savoure sa
joie, livré à son effort solitaire. Nous avons toujours
été accueilli avec gentillesse par une population
curieuse. Les panneaux directionnels, pas toujours à leur
place, il nous a fallu souvent demander notre route. Les villages
succèdent aux villages. Dans lequel sommes-nous ? Cefalü,
village de pêcheurs qui semble artificiel tellement c'est
beau. Les maisons cubiques, les murs couleurs pastel, les bateaux
aux teintes flamboyantes, l'odeur de la marée, je passe
en poussant sur mes bâtons.
La chaleur orageuse nous enveloppe durant cette troisième
étape, qui nous mène sur la côte sud à
travers les terres. Arrivée Silunente, au milieu de temples
grecs, au moment ou l'orage éclate. Les hautes colonnes
se découpent, sur fond de ciel d'un noir d'ébène.
Le jour suivant nous nous laissons glisser le long de la mer.
Des fleurs, il y en a de partout. Nous arrivons à Agrigente,
la vallée des temples. On plonge dans le passé,
on croise des Grecs puis des Romains. Pas plus étonnant
que des skieurs à roulettes ! Heureusement, c'est le bruit
des roues sur le sol irrégulier, qui nous ramène
dans le présent. Les 5èmes et 6 èmes étapes,
nous permettent de pénétrer à l'intérieur
des terres. Nous découvrons des villages suspendus, accrochés
aux lignes de crètes, en limite de perte d'équilibre.
Nous passons à côté de cimetières d'un
luxe incroyable. Finalement la Sicile est beaucoup plus verte
que ce que je croyais. Elle exhale des odeurs par milliers qui
nous enivrent, nous qui progressons toujours en limite d'oxygène.
Nous dormons au bord du lac de Pergusa, à Enna. C'est au
petit matin que l'on a surpris un chien en train de manger notre
beurre. Il venait de finir les chaussures de notre caméraman,
dont le sens de la plaisanterie a été pris en défaut.
Je me demande ce que la bête a le plus apprécié
? La seule chose dont-on peut être sur, c'est qu'il a du
souffrir d'une bonne crise de foi ! A l'approche de Catagne, les
brumes de chaleur nous empêchent de voir l'Etna.
C'est à cet instant que l'aventure a pris toute sa dimension.
Le géant a souffert ces derniers jours d'énormes
crises de rejet. Les habitants, les maisons et les routes en ont
fait les frais. Au moment où nous prenons la route de l'Etna
pour atteindre le sommet à 3325 mètres, on ne se
doute pas que la journée sera pleine d'imprévus.
Le départ est donné au port de Catagne altitude
0 mètre, température insupportable. L'arrivée
de la première partie, 2000 mètres plus haut, après
45 kilomètres de route sinueuse. Rapidement le ciel s'obscurci
et la pluie commence à tomber. Au sommet du cône,
une fumée blanche s'élève. Sans doute un
signe indien qu'aucun de nous n'a su traduire. A gauche, à
droite, devant, les coulées de lave refroidies nous emprisonnent.
Tout est noir. C'est un grand moment. C'est un peu la synthèse,
qui rassemble tous les symboles de ce voyage. L'effort physique
est très intense. La pluie redouble et l'on attend avec
impatience l'arrivée des véhicules d'accompagnement
pour pouvoir se vêtir. Malheureusement, au village de Trégastani
au pied du cône, on fête Saint Joseph. La procession
qui sort de l'église, colorée et bruyante, interpelle
l'équipe de télévision. Le saint est revêtu
de sa plus belle parure, une robe blanche brodée de fils
d'or, et les cloches sonnent à tu tête. "Copi
di San Guiseppe" a failli nous mener à notre perte.
Là-haut il pleut et il fait froid. Nous sommes en hypoglycémie,
et dans le brouillard. Le ravitaillement aurait permis de se réchauffer
et de récupérer. Finalement Marguerite, à
bout d'arguments, réussira à convaincre l'équipe
de soutien qu'il serait urgent d'agir. Mais nous sommes déjà
au parking, on déchausse, on met nos baskets et nous poursuivons
l'ascension en petites foulées. Il reste 1350 mètres
de dénivelée. La montée de l'Etna en courant,
j'en rêvé, je l'ai fait !
Le chemin que seul les véhicules tout-terrain empruntent,
est très raide. L'activité volcanique de ces derniers
temps, a détruit le téléphérique.
Alors, pour tous les touristes en mal d'aventure, il reste les
navettes. A 2600 mètres il neige. Ce matin, on dépassait
les 40 degré, et maintenant la température avoisine
les moins 5. Au sommet il fera moins 10. Le brouillard donne encore
plus de mystère au paysage. D'immenses tours de lave noire,
sur lesquelles la neige se dépose doucement, bordent le
chemin. Sculptées par le vent et le froid, maigres et hautaines,
parfois à la limite de la fracture, elles attendent patiemment
que l'Etna décide de les fondre à nouveau. Ces personnages
étranges et inquiétants, émettent des reflets
rouges et violets du plus bel effet ! La piste a disparu. C'est
presque par hasard que nous nous retrouvons au sommet. Il manque
pourtant un coureur, et les minutes qui vont suivre seront angoissantes.
Finalement il arrive, et après 45 kilomètres de
ski-roues, 15 kilomètres de sentier de montagne et 3325
mètres de dénivelées, nous sommes tous réunis
au bord du cratère, qui l'année dernière
a avalé 9 touristes. Alors pas d'imprudence, on redescend.
C'est la dernière étape. Nous quittons Taormina.
L'état de la route dépend des caprices du volcan.
Malheureusement pour nous, l'étape prévue, passe
par un col rendu inaccessible,à cause d'une coulée
de lave. Comme si ça ne suffisait pas, le demi-tour, est
accompagné par la pluie. Finalement, nous sommes arrivés
à Linguaglossa par une route proche du chemin muletier.
En bordure de mer le soleil est revenu. Sans doute pour marquer
la fin de cette aventure. L'arrivée dans Messine demande
beaucoup d'habileté pour éviter les voitures, mais
n'était-ce pas ce que nous sommes venus travailler ?.
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