Il manquait cependant un certain nombre d'éléments
pour que le plaisir soit complet. Pour ne pas reculer, il faut
avancer. Cette progression représente la somme des expériences
passées. Comme un plat minutieusement préparé,
on rajoute par petites touches des ingrédients nouveaux
qui ajouteront à la saveur. L'Oisans m'offrait la possibilité
de concocter un savant enchaînement incluant quelques uns
des éléments manquants, et en premier lieu, l'espace.
Le fait d'habiter chez nos amis, Jean-Jacques et Brigitte Kayser,
à Saint-Christophe en Oisans me permettait de parcourir
régulièrement les sentiers de la vallée du
Vénéon. Le nombre de sommets qui rentrent dans notre
champ de vision, est une invitation permanente à l’escalade.
Mes escapades, m’ont permis de croiser P. Chapoutot, J.M.
Cambon, infatigables ouvreurs, ou H. Sigayret. Ce dernier avait
attaché une certaine importance à mes activités,
au point d’éditer mon premier livre sur la course
à pied en montagne aux éditions « Cahier
de la montagne ».
C'est dans ce lieu magique, encore préservé de la
civilisation, à l'ombre des hauts sommets, que je mettais
mon projet en place. J'allais enchaîner le Pic Est du Rateau
3809 mètres en 3h00, la Tête de Lauranoure 3323 mètres
en 2h53 et la Tête des Fétoules 3 458 mètres
en 3h31, le tout en moins de vingt-quatre heures en comptant les
liaisons.
Parti à midi de Saint Christophe, devant la maison d'Alexandre
Gaspard, je revenais à midi le lendemain au même
endroit. Entre temps j'avais réussi ma trilogie et parcouru
plus de 6 500 m de dénivelée. Mais le plus important
était, que j'avais par un fil invisible, relié trois
sommets mythiques de la vallée du Vénéon.
Pourtant plusieurs facteurs m'avaient ralenti : à quinze
heures, avant d'atteindre le sommet du Rateau, le blanc manteau
était quelque peu liquide. L'étroitesse de la ligne
de crète, sur un sol fuyant, m'a demandé beaucoup
de concentration, à l'aller comme au retour. Arrivé
aux Granges en fin de journée, je mangeais un peu sur la
passerelle du Vénéon avant de m'attaquer à
la Tête de Lauranoure. Courir de nuit a quelque chose de
mystérieux et d'inquiétant. La vue ne peut aller
au-delà de la faible clarté offerte par la frontale.
Le parcours jusqu'au refuge de l'Alpe du Pin, est sans problème.
La suite aussi, à condition que la course se fasse de jour.
J'ai donc commis une erreur en confondant le chantier, alors ouvert
sur le glacier du Mont de Lans, avec le lever de la lune. Cet
éclairage puissant, laissé allumé toute la
nuit, m'a incité à me déporter à gauche,
alors que je gravissais la partie sommitale de Lauranoure, dans
une nuit où l'obscurité totale ne me permettait
de discerner ni ciel ni roche. J'ai fini par rejoindre le sommet
grâce au souvenir de la voie que j'avais heureusement parcouru
plusieurs fois dans le passé. Seul à proximité
du cairn sommital, plongé dans un univers noir et silencieux,
j'étais heureux. Tout était uniforme. Les abîmes,
le ciel, l'horizon s'étaient mélangées au
point de ne faire qu'un. Je crois avoir réalisé
ce jour-là, ce qui est le plus proche de mes aspirations,
sillonner la montagne au pas de course en pouvant conjuguer distance,
engagement, liberté, initiative et plaisir. Dans un contexte
fait de beauté, de solitude et de mystère quoi de
plus puissant ? Au petit matin, après avoir rejoint Champhorent,
il me restait à gravir la Tête des Fétoules.
Bien que le petit sentier fusse en partie effacé, le trajet
n'offrit aucune difficulté. Sur la neige des traces profondes,
ont permis à mes baskets de tenir bon et d'atteindre la
petite barre rocheuse qui matérialise le sommet. La descente
fut un peu plus difficile. J'avais une terrible envie de dormir.
Ce que je fis en rejoignant la route. J'ai commencé à
faire des signes de la main pour arrêter les rares automobilistes
qui passaient. Puis, je me suis allongé sur le muret et
j'ai effectué ma dernière ascension, en direction
de Morphée.
Je m'étais aussi rassuré sur mes capacités
en vue de l'objectif suivant, l'Aconcagua en Argentine. Un objectif
de grande envergure puisque point culminant des Amériques,
il approche les 7000 mètres. Une expérience extraordinaire
qui devait me permettre de courir du camp de base, à 4
200 m d'altitude, jusqu'au sommet, soit une dénivelée
de 2 800 mètres. Cette fois, loin de nos bases, nous allions
partir vers l'inconnu. Les récits des expéditions
précédentes n'étaient pas faits pour nous
rassurer. Alors, avoir la prétention d'établir un
record de vitesse sans avoir auparavant gravi d'autres sommets
de même altitude, pouvait m'inquiéter. Mais je décidais
de laisser faire la vie : les objectifs sont faits pour être
atteints, franchis et permettre de mieux appréhender l'objectif
suivant. Nous sommes partis à 5. Denis Riché, nutritionniste,
Jean-Luc Antoni, caméraman, Marguerite mon épouse,
moi-même, et Alain Roux journaliste.
Altiplano, un nom qui fait rêver ... Nom étranger
d'un haut plateau argentin, désert de sable et de cailloux,
prisonnier de sommets inviolés pour la plupart. Altiplano
... Il fait bon marcher sous ce soleil de plomb, sans pouvoir
se désaltérer. C'est paradoxal mais c'est ainsi.
Il y a plusieurs raisons à cette satisfaction. D'abord,
la sensation de découvrir un nouveau monde. Un nouveau
pays, bien sûr, l'Argentine. Mais en marchant, en soulevant
à chaque pas la poussière, chacun à l'impression
d'avancer vers ce verrou, là-bas, au bout de l'Altiplano.
Un verrou, véritable clé pour une autre étape,
un autre plateau, plus haut que le précédent, que
l'équipe parcourra avec un peu plus de difficulté
qu'auparavant. Et chaque instant vécu à souffrir
est un droit de péage pour être accepté par
ce nouveau monde, l'Aconcagua. Plus haut sommet des trois Amériques,
juché sur la Cordillère des Andes, l'Aconcagua culmine
à 6 959 ou 7 035 m, suivant les mesures. Mais ce nouveau
monde est autre chose qu'une simple montagne. Non, c'est aussi
l'aventure que cinq amoureux des grands espaces vont vivre. Une
expédition doublée d'une performance sportive difficile
à réaliser.
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