Nous sommes près. Nous allons quitter Plazza de Mulas,
le camp de base qui est situé au pied de la face nord-ouest
de l'Aconcagua. Ce soir là, en attendant le coucher de
soleil, l'équipe est plantée au pied de la tente,
le regard dirigé vers le sommet, imaginant déjà
l'ascension par la voie normale. Après quelques jours passés
au camp de base, c’est le départ, le vrai, pour des
altitudes encore jamais atteintes, jusqu'au premier camp intermédiaire,
à prés de 5000 mètres.
Malheureusement Denis tombe malade pendant ces quatre jours d'acclimatation
à l'altitude. Il doit perdre trois jours pour redescendre
se soigner au camp de base, avant de remonter. Les phases d'acclimatement
sont complexes et doivent s'adapter en fonction des organismes.
L'inconfort qui accroît le manque de sommeil, la déshydratation
qui ne peut-être compensée, la nourriture pas toujours
agréable, sont autant de facteurs qui diminuent les capacités
physiques et morales du montagnard. L'irritabilité, l'excitabilité,
l'insociabilité, et bien d'autres maux encore, font partis
du lot quotidien contre lesquels doit lutter un groupe isolé
en montagne.
Comme prévu, avant cette retraite provisoire de Denis,
le reste du groupe est monté " au Camp des Canadiens"
à 4900m. Il reste quatre jours avant la tentative. En attendant,
le sommet parait encore loin. Avant de pouvoir le toucher des
yeux, il faut encore marcher, se retrouver sur la face nord, croiser
d'autres expéditions, comprendre ces visages brûlés
par le soleil, ces jambes amaigries. Il faut admettre cette envie
que ces montagnards ont de redescendre le plus vite possible.
Meurtris physiquement par un assaut, victorieux ou non, ils semblent
pourtant heureux de ce qu'ils viennent de vivre. Deux condors
passent. Ils sont chez eux. En les regardant nous comprenons la
chance de ces oiseaux, qui ont le pouvoir de se jouer de l'altitude,
du manque d'oxygène. Mon challenge de courir à 7000mètres
doit leur paraître bien dérisoire. Pendant que le
reste de l’équipe récupère, je continue
à effectuer des aller retour en tout sens, et en courant.
Dimanche, nous sommes à El Nido del Condor le bien nommé.
Deuxième camp intermédiaire situé à
5500mètres. Le paysage est extraordinaire. Outre qu'il
permet de bien voir la partie sommitale de l'Aconcagua, il offre
aussi la possibilité d'en suivre le cheminement. Tout d'abord
une traversé dans un pierrier où il faudra chausser
les crampons en raison de la glace présente çà
et là. En fait il n'en sera rien. Les tâches blanches
représentent une armée de pénitents qu'il
est facile de traverser ou d'éviter. Leur mode de déplacement
est particulièrement lent et la violence des vents les
affine jusqu'à les rendre transparents. Ensuite ce sera
la Canaletta, ce fameux couloir final dont tout prétendant
au sommet doit avoir peur : plus de cent mètres de rochers
mal entassés les uns sur les autres " Tu montes d'un
mètre, tu descends de deux", m'explique un amoureux
de l'Aconcagua. Vainqueur une quinzaine de fois, il appréhende
à chaque tentative ce moment :"Même à
dix mètres de la fin, on peut encore abandonner. C'est
toute la montagne qui bouge quand on touche un rocher...".
Je décide de me reposer au Condor et ainsi améliorer
mon acclimatation. Pendant deux jours je m'abreuve de cette vue
extraordinaire sur les sommets chiliens et sur les glaciers qu'ils
dominent. L'érosion a créé un univers étonnant.
Comme dans les déserts Lybiens, le calcaire gris a été
sculpté par le vent, le froid, la pluie et l'esprit créatif
de la nature. Elle s'est amusée, à l'abri des regards,
dans la solitude de la haute altitude à donné naissance
à des personnages parfois effrayants. Notre tente, petit
point de couleur, sur une immense surface plate et grise, a été
rejointe par un guide australien et une équipe de chiliens.
Peut-être nous retrouverons nous au sommet ? Pour l'heure
chacun explique, commente et discute des difficultés passés
et surtout futures. Pour ma part découvrant l'itinéraire
avec plus de précision, je m'aperçois qu'il n'est
pas utile d'effectuer cet immense arc de cercle pour atteindre
le sommet. La voie normale est trop longue. Je prendrai tout droit
dans le pierrier. Même si la pente est raide, avec les crampons,
et les bâtons il ne devrait pas y avoir de problèmes.
Pour l'heure il faut en permanence se réhydrater. Le temps
de casser la glace d'un petit lac pour remplir la gourde et le
soleil disparaît déjà derrière l'Aconcagua.
Dans deux jours tout sera terminé.
Le mardi je redescends seul au camp de base. L'équipe poursuit
son ascension jusqu'au camp de Berlin à 5900 mètres.
Ils pourront donner l'assaut de là, pour arriver peu avant
moi afin de m'accueillir et de filmer mon arrivée. Pour
eux la nuit fut remplie de cauchemars. Le vent à ces altitudes
souffle souvent à plus de 100 km/heure. Il s'amuse à
coucher la tente sur ses occupants. Le froid est intense et tous
espèrent que tout ira mieux demain. Ils fixent le réveil
à trois heures. Ils se préparent en avalant du mauvais
thé.
Je dors encore. J'ai fixé mon départ à cinq
heures. Dans les heures qui précèdent l'effort,
le cerveau fait preuve d'une imagination surprenante. Il me semble
tout à coup que jamais je pourrai parcourir un si long
dénivelé. Le sommet est si loin et moi si petit.
J'ai des doutes. Pourquoi tant de gens arrivent épuisés
par un itinéraire pourtant parcouru en plusieurs jours
? Vouloir courir n'est-il pas déraisonnable ? Je dois être
en forme car une fois de plus je me trouve confronté aux
mêmes combats intérieurs, que seul le déclenchement
du chronomètre efface.
L'équipe assistance est partie à l'heure dite. Mais
à 6000mètres elle a abandonné à cause
du froid et du vent qui par l'effet venturi, rend la progression
impossible. Ils décident alors de m'intercepter au moment
où je passerai à proximité du camp. Ils évaluent
mon passage aux alentours de 10h30.
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