Je suis parti et tous les tourments de la nuit se sont effacés.
Satisfaction suprême, je suis en forme. La première
partie est parcourue à un rythme extrêmement soutenu.
Je suis surpris, et j'arrive à mi-parcours à hauteur
d'une petite baraque en bois en 1h45. C'est là que la veille
j'avais caché une bouteille d'eau. C'est à cet instant
que je prends conscience de la température particulièrement
basse. La bouteille n'est qu'un magnifique glaçon. Les
rafales de vent glacé me transpercent la combinaison. Il
va falloir éviter de ralentir, pour maintenir une température
corporelle constante. Je continue droit sous le sommet, par un
itinéraire, appelé Gran Accaréo, sans doute
réalisé par le premier ascensionniste le Suisse
Zurbrygen, et qui n'est pas fréquenté dans la mesure
où il n'y a aucun abri. Je suis donc très loin de
la voie normale.
Alain, Jean-Luc et Maggy m'attendent avec anxiété.
Lorsqu'ils finissent par m'apercevoir, le vent est encore plus
violent qu'auparavant. Il déchire même les couvertures
de survie agitées pour attirer mon attention. A cette distance
il est impossible de se faire entendre.
Je suis parfaitement concentré et mon objectif ne me permet
pas de voir autre chose que le sommet. L'équipe d'assistance
s'est longtemps époumonée pour essayer de stopper
mon effort, mais le regard dirigé vers le haut, seul le
pas suivant avait de l'intérêt pour moi.
Revenus sous la tente tous attendent avec anxiété.
Ils espèrent mon abandon, et me voir revenir vers midi.
Personne ne parle et ils ne parviennent pas à manger. A
14h00 toujours rien. A 15h00 maggy sort pour scruter le chemin
de descente, puis revient avec un regard plus éloquent
qu'un commentaire... A 16h00 ils apprennent que les Chiliens rencontrés
au camp Nido del Condor sont partis vers le sommet. Peut-être
se sont-ils rencontrés là-haut?
J'ai franchi la Canaletta avec beaucoup de difficultés.
Le sol instable se dérobe sous mes pieds. Le froid me serre
le corps. Le vent s'engouffre avec force et violence dans le couloir
sommital. J'ai l'impression de partir. Parfois je me sens léger,
et que je domine mon corps. Il est vrai que ma phase d'acclimatation
a été courte et forcément incomplète.
Je sais qu'au sommet l'équipe de soutien sera là
pour m'aider à redescendre. Je suis pourtant étonné
de n'entendre ou de ne voir aucun signe d'encouragement ? Les
derniers mètres sont terribles. Déséquilibré
par le vent et la fatigue, je m'effondre à proximité
de deux Chiliens et d'un Allemand de l'Est, qui a planté
sa tente au sommet pour parfaire une acclimatation qui doit lui
permettre de réussir l'Everest dans quelques jours. J'ai
réussi. 6h00 que je suis parti du camp de base, une éternité
!
A 17h00 l'équipe d'assistance toujours au camp de Berlin,
entend enfin un bruit de piolet à l'extérieur de
la tente. J'arrive soutenu par les deux Chiliens. Soulagement.
En récupérant mes forces, allongé dans la
tente, je retrace les événements marquants de cette
folle journée. Une heure cinquante de 4300 à 5500m,
un état de semi conscience pour la suite et le pire cette
fameuse Canaletta. « Votre absence au sommet m'a perturbé,
heureusement que je ne me suis pas retrouvé seul ! »
ce sont les seuls mots que je parvint à dire en m’affaissant.
Je suis venu d'un pays libre pour conquérir en 6h00 le
sommet d'un pays qui découvre peu à peu cette liberté.
J'ai été secouru par des Chiliens qui connaîtront
un peu plus tard ce bonheur là. Il y a eu Salvador Aliende,
puis un long trou noir. Un jour, ils éliront à la
tête de leur beau pays une femme président de la
République. Mon véritable record, est d'avoir pu
vivre un tel moment.
Le retour sur une distance de 50 kilomètres, avec bagages
et lassitude, demanda un gros effort physique. Mais la joie de
pouvoir enfin prendre une douche nous donna des ailes.
L'exploit de ne mettre que six heures pour courir de 4 300 à
7000 mètres n'est qu'une joie éphémère.
Il y aura bien d'autres joies plus intenses. Il y aura d'autres
Aconcagua. Le record fut amélioré par Alain Estève
quelques temps après, mais le destin décida, alors
qu'il gravissait une cascade de glace en Norvège, de le
rappeler à lui.
Au retour je rencontrai Haroun Tazieff, qui écouta avec
bienveillance l'ensemble de mes projets. En particulier celui
qui consistait à réaliser les sept points culminants
des sept continents en courrant. Peu de temps après, dans
un numéro de "Ca m'intéresse", le célèbre
vulcanologue se lançait dans une croisade contre "
l'alpinodrome du showbiz". "Je suis férocement
opposé aux prétendus exploits qui consistent à
gravir le maximum de sommet en un minimum de temps ...".
Qu'il se rassure, je ne fais pas parti du monde du showbiz, et
la course à pied ne se traduit pas en terme d'exploit mais
de plaisir. On ne peut quitter l’Aconcagua sans rendre hommage
à Pierre Lesueur, Guy Poulet, Robert Paragot et Lucien
Berardini. Ce dernier qui grimpait avec un enthousiasme de jeune
homme, vient de nous quitter. Ces quatre mousquetaires ont réussi
en 1954, l’ascension de la face sud de l’Aconcagua.
Un exploit qui se fit dans la douleur et dont le cinquantenaire
a permis de les rassembler une dernière fois.
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