Au début de l'été 1989, le Dauphiné
Libéré titrait "Grindler apprivoise le tour".
Ne vous inquiétez pas, je n'ai pas changé de discipline,
ce tour là, n'est autre que le tour de Chartreuse. Une
magnifique épreuve de course à pied proche des "
Trails" organisés aux Etats Unis. La compétition
s'étale sur 85 kilomètres et 3500 mètres
de dénivelée positive. Si ce tour de Chartreuse,
laisse peu de place à la contemplation, il offre un voyage
intérieur émouvant. Après dix heures passées
dans les forêts sombres et profondes de Chartreuse, vos
poumons sont remplis de ce parfum subtil que dispensent les troncs
massifs. Puis vous vous élevez pour franchir les cols et
les longues lignes de crète. La végétation
se fait rare. La lumière est intense. Les fleurs sont nombreuses
et leurs couleurs magnifiques. Entre sous-bois profonds et mystérieux
et les sommets acérés exposés en pleine lumière,
la Chartreuse est une terre de contrastes.
La course à pied en montagne faisait débat sur la
place publique. En octobre 1989, à Meylan, un certain nombre
de sommité du milieu de la montagne essayaient d’en
définir les limites, et d’expliquer les raisons d’un
comportement encore jugé marginal et irresponsable. Parmi
ceux-ci on pouvait noter la présence de Roger Canac, alors
président national des guides, Henri Sigayret, Pierre Alain,
« Alpinisme et compétition », Laurent
Smagghe, Pierre Lestas, le docteur Herry et moi-même. Peut
de temps après le sujet fut débattu, toujours à
Meylan, avec Paul Keller, Samivel et de nouveau R Canac, P Allain,
H Sigayret et moi-même.
Nous avons donc laissé la Chartreuse, ses senteurs et la
multitude de verts qui colorent le paysage. Une odeur d'arbre,
de sève, de vie qu'il aurait été bon de pouvoir
emporter jusqu'au Haut-Atlas. Car là-bas point de forêt
mais des rochers, point de verdure mais des couleurs d'un rouge
sombre qui brûlent au soleil. Quand on regarde une carte,
on est étonné par cette barrière montagneuse
située dans le sud marocain. Au-dessus des sables chauds
du désert, en dessous des eaux bleues des mers, ce trait
sombre attire. L'étonnement va croissant quand on découvre
l'altitude des principaux sommets qui jalonnent cette chaîne
: 4000m. Dans ce pays noyé de soleil, peut-on imaginer
un instant les neiges de l'hiver, le vent froid des cimes, la
beauté austère des parois rocheuses ? Il suffit
d'ouvrir une porte pour entrer dans le désert, de lever
la tête pour plonger dans l'infini. On rencontre des vallées
profondes posées délicatement sur un sol rocailleux
d'un rouge agressif. Plus haut, apparaissent les sommets élancés,
encore blancs des neiges de l'hiver, déchirant la voûte
céleste qui laisse çà et là, des banderoles
bleues flotter au vent.
Le rêve du coureur, c'est de se confondre avec ce monde
de légendes et de mystères. C'est de le découvrir
plus encore et de s'y intégrer sans retenue grâce
à l'état de bien-être que lui confère
l'activité physique. La voie normale du Toubkal est, techniquement
très facile. Sur son flanc sud-ouest, un itinéraire
de 300 m. d'escalade permet une formation technique des guides
Marocains. Il faut rejoindre le col n'Ouanoum 3664 m. puis par
une série de ressauts faciles (3 / 4) on rejoints en 3h00
la Tête Orianoums à 3970m. Ensuite il est facile
en 1h30 d'atteindre, par une longue arête, les 4167 mètres
du Toubkal. Cette course classée AD/D, représente
une dénivelée totale de 1100m et peut-être
réalisée en 10h30.
Mais mon objectif principal est de réaliser l'ascension
du point culminant du Maroc, le plus rapidement possible. Le départ
est fixé à Imlil. C'est la réplique marocaine
de la Bérarde dans l'Oisans. Ce petit village se trouve
en effet à la même altitude, 1740m, même route
en cul-de-sac et quasiment même grouillement en période
de pointe. De plus, coïncidence troublante, le Toubkal et
les Ecrins n'ont que cinquante mètres de différence.
J'avais toujours dans l'idée de raccourcir les temps d'ascension
des points culminants des cinq continents. Je voulais au Maroc
tester du matériel et m'adapter à l'altitude. L'étape
suivante devait être le Kilimandjaro. Objectif qui sera
annulé faute de moyens.
Toujours est-il, qu'accueillis chaleureusement, nous avons été
hébergés chez l'habitant à Amround. Notre
balcon, situé tout en haut du village, nous a permis d'admirer
chaque jour ce merveilleux paysage. Poussant au fond d'une profonde
vallée, le long d'un torrent, l'orge encore vert se balançait
au rythme du vent et, nous dominant, le Toubkal encore maculé
de neige, se découpait sur le ciel d'un bleu parfait.
J'ai plongé dans de grands yeux tout noirs, encore purs
et innocents, semblables au ciel marocain quand, la nuit venue,
la brillance des étoiles éblouit. Chaque soir, allongé
sur le balcon de notre hôte, j'ai caressé du regard
ce ciel des contes des mille et une nuits. J'étais venu
courir comme le font les gens heureux et nantis. Courir dans le
Haut Atlas, au pays des Berbères est un honneur, partir
à la conquête des 4000 est une récompense.
Ayant pris soin de laisser loin derrière, notre monde aseptisé.
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