Ce jour là Valério était au Cervin pour tourner
un film de son aventure. J'allais en profiter pour essayer d'améliorer
son record. En fait, ce n'était qu'une demi tentative puisqu'il
avait réalisé 2h32' en aller-retour et que je ne
ferais que l'aller. J'appris aussi qu'il avait parcouru les 2100m
de descente en 31', ce qui revenait à dire qu'il avait
atteint le point le plus haut en 2h01' et non pas 2h08' comme
cela avait été communiqué en France. La dénivelée
étant de 2101m, aussi étais-je inquiet sur mes chances
de réussir, face à une telle performance. Départ
du Ponte à 1960m, arrivée à la Vierge qui
matérialise le sommet à 4061m d'altitude, c'est
l'objectif sur deux jours pour des centaines de touristes. Il
s'avère que peu la touche, paralysés par une arête
facile mais aérienne, qui les tient à distance du
bonheur absolu.
La météo est parfaite et ma forme qui ne l'est pas
moins, me permettront de réaliser 2h01'36" Il faut
reconnaître que le glacier tracé en pente douce permet
de courir jusqu'au sommet, sans risque d'asphyxie, et ainsi de
le parcourir en 58'. Par contre, je ne peux me résoudre
à descendre rapidement. Je dirai même qu'une fois
la cime atteinte, j'ai de plus en plus de mal à m'arracher
à l'attraction et à la fascination que me procure
le point haut. Quand je tourne le dos à mon bonheur et
que mon regard plonge dans la vallée, je ne peux que ralentir
mon pas. Peut-être faudrait-il que j'agisse comme avec un
sparadrad placé sur un secteur bien poilu ? Agir d'un geste
bref atténue la douleure , ou plonger dans l'abîme
supprime le refus.
L'étape suivante nous mène au Mont-Rose. Auparavant,
je passe trois jours dans la vallée d'Ayas, avec mes amis
du C.A.I. de Turin et Coco Franco en particulier, afin d'affiner
un projet pour 1993 : partir de Saint Jacques à 1689 m
en direction du nouveau refuge Champoluc pour gravir Pollux 4091m,
puis Castor 4221m et rejoindre le refuge Quintino Sella 3585 m
et finir à Saint Jacques. Soit une dénivelée
de 2800m.
J'ai rejoint Gressoney et je regarde rosir le mont : demain, début
des reconnaissances Tout d'abord, monter au refuge Mantova à
3500m, nouvellement construit. La première partie du parcours
est plus complexe qu'au Grand Paradis. Les sentiers partant de
Gressoney sont à l'abandon : il est plus facile de partir
des autres vallées, qui sont équipées d'un
vaste réseau de téléphériques, déversant
en altitude, un flot de touristes. Mais comme décidé,
pour éviter toute mécanisation, le parcours démarrera
de Stafal.
La reconnaissance a été poussée jusqu'au
Col des Lys 4248m, pour mieux négocier les crevasses qui
se trouvent derrière le refuge Gnifetti. De nombreuses
informations m'ont été fournies par le gardien du
Mantova, Juglair Sandro, skieur de fond, qui s'avéreront
très utiles pour la suite des événements.
Il met à notre disposition sa compétence et des
moyens matériels.
Le départ est donné à Stafal 1825m, à
sept heures quarante cinq, par une chaleur déjà
orageuse. Pour l'instant, les conditions sont idéales.
Passage au col de Salzen 2900m en 57'49", puis au refuge
Mantova en 1h35'54". Là, changement rapide de chaussures
pour affronter la glace. Passage au col des Lys en 2h29'12".
Finalement, arrivée à la pointe Gnifetti 4559m en
3h05'15", ce qui constitue un nouveau record. Cet effort
représente une dénivelée de 2750m pour une
distance d'environ 11 kilomètres. C'est la meilleure performance
qui m'ait été donné de réaliser en
haute montagne.
C'est un paysage extraordinaire que je découvre enfin.
La petite quantité de neige tombée dans la nuit
a intensifié les contrastes. Le glacier qui s'élève
en pente douce depuis Zermatt, vient se heurter à la barrière
rocheuse qui domine Macugnaga. Il naît de ces ruptures de
pente, un paysage de glace, aux formes les plus étranges
qui soient. Le ciel est bleu comme il peut l'être à
cette altitude. La blancheur toute récente, n'a pas l'air
de vouloir s'habituer à la lumière. Elle renvoie
au soleil, avec intensité, une grande partie de la clarté
que ce dernier lui offre. Un duel de couleurs s'établit.
Des rayons étincelants sont tirés de toute part.
Une scène de La Guerre des Etoiles se déroule sous
mes yeux. Je suis fatigué et heureux. Encore une fois,
je ne saurais décrire ce que je ressens, mais je suis bien.
Rimayes, séracs, crevasses aujourd'hui encore sont mes
amis. Le lendemain je remontrai avec Marguerite, histoire de partager
ces moments d'émotion et de lui faire découvrir
le paysage grandiose, du refuge du même prénom !
Pourtant la trilogie n'aura pas lieu. Le mauvais temps met définitivement
fin à ma tentative sur le Cervin. En quittant la montagne,
après avoir concentré l'ensemble de mes forces sur
ces records, j'ai du mal à supporter l'agitation de la
vallée. Comme il est difficile de s'éloigner d'un
projet, qui est devenu réalité et qui tout à
coup se dilue dans le fade quotidien !
L'hiver précoce nous a permis de reprendre nos activités
de ski-alpinisme et de ski de fond, plus tôt que les années
précédentes. Par contre, il a fallu cesser l'escalade.
Dans l'humidité générale, la saison se termine
en queue de poisson. C'est sans aucun doute, l'un des animaux
qui actuellement doit être le plus satisfait de la tournure
du temps : c'est un temps de chien, pourtant piètre nageur,
qui ne se sent pas forcément comme un poisson dans l'eau.
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