Voilà neuf jours que nous avons engagé le tour
du Triglavski Narodni Park en courrant. Ce doit être une
habitude Française que de vouloir faire le tour de quelque
chose. Sans doute une réminiscence du célèbre
"Tour de France" ? Surtout que notre trajectoire n'a
de tour que le nom. D'autant plus qu'a sonné l'heure des
sommets. Ce qui implique bien sûr, de pénétrer
le cercle. C'est décidé, nous allons commencer par
le Spik. En ce vendredi matin 20 août, pas un nuage.
Le temps d'arriver à Krajska Gora, le ciel est déjà
couvert. Le départ du sentier est à 956m. D’altitude.
Tout d'abord, nous suivons ce qui a été une route
forestière, et qui est devenue après les orages
de ces derniers jours, le lit d'un torrent. Après 30' de
marche à plat, nous nous engageons dans le Kacji Graben.
C'est une sente à la mode Slovène. Pas un virage
pour soulager les mollets, et faciliter notre progression. Nous
serons face à la pente de 950 m à 2500m. Jusqu'à
1800m, se sera sous les arbres. Ensuite nous pénétrerons
le monde minéral, rendu sombre par l'absence coutumière
de soleil. Par endroit, l'inclinaison du parcours, a nécessité
la pose d'objets métalliques afin de sécuriser l'avancée
des randonneurs. L'avantage de ce parcours c'est qu'il ne faudrait
guère que deux ou trois panneaux pour numéroter
les virages. On est loin du Vrsic ou de l'Alpe d'Huez. D'immenses
parois de calcaire nous dominent. Au sol, les seules touches de
couleurs, sont de magnifiques gentianes asclépiades. La
dernière partie est constituée d'un pierrier incliné,
qui sert à la montée comme à la descente.
La progression se fait par une alternance de glissades et d'efforts
violents pour rester debout. Les nuages s'épaississent.
Le ciel est noir. L'arête qui mène au sommet est
agréable. Le vent se lève avec rage. Heureusement
la plafond est encore haut. Tous les sommets alentours sont encore
visibles. Devant le Strlatica, qui cache le Triglav, le Stenar
et le Razor.
Le calcaire est blanc. Le ciel est d'ébène. Le roulement
du tonnerre se fait régulier. L'orage approche poussé
par la tempête. A l'instant ou nous faisons demi-tour, un
déluge s'abat sur nous. Je comprends instantanément
la raison d'être des chemins. Ils ne sont que la résultante
des pluies incessantes, qui nettoient, érodent et tracent
dans l'axe de la pente. C'est un procédé efficace,
surtout en ces jours d'abondance. Le parcours de canyoning que
nous réalisons maintenant finira par nous ramener au point
de départ.
C'est à cet instant que je m'aperçois que j'ai perdu
mes lunettes. C'est en enfilant mon vêtement de pluie, tout
là-haut, qu'elles ont dû tomber. Je les ai acheté
le jour du départ. Elles sont neuves et progressives, donc
très chères.
Le lendemain je décide de remonter en courant. C'est avec
une certaine émotion que je prends cette décision.
Il y a maintenant 5 ans que j'ai été opéré
du genou droit. Depuis cette date je n'ai jamais réessayé
d'établir un temps sur un sommet. Cette épreuve
nécessite de partir du point le plus bas possible, par
un itinéraire le plus logique qui soit, afin de rallier
le sommet en un minimum de temps. La cime est d'une altitude modeste,
mais le chemin est difficile. 1600 mètres de dénivelée
à gravir, sans aucun virage et en devant escalader de nombreux
passages rocheux.
Au départ, le ciel est terne. L'atmosphère est lourde
et humide. On entend couler violemment la rivière Pisnica.
Le plafond est bas, mais il fait doux. Le pont Zaga, sur lequel
je me trouve est à 956m. Il me vient en mémoire,
ces instants qui précèdent un départ. Ces
secondes magiques où l'on est face à un adversaire
de taille démesurée. Le sommet est si loin ! Je
suis si petit. On s'interroge sur ses capacités. Puis,
dès les premières foulées, les doutes s'effacent.
Les deux premiers kilomètres sont plats. C'est en tournant
à gauche, et en empruntant le Kacji Garden, que les choses
sérieuses commencent. Le parcours de canyoning est toujours
là. Le rocher est glissant. Il me faut être très
attentif. Rapidement je suis trempé. L'air, la transpiration
et la végétation m'ont transformé en éponge.
Je suis bien, dans le silence des sous-bois. Je retrouve mes sensations
qui dormaient depuis pas mal de temps. J'ai l'impression d'être
chez moi. A ce rythme, je ne ressens aucune fatigue. Je reconnais
tous les passages. Me voilà après 51' d'effort,
à l'endroit où nous avons mangé hier. Brutalement
les arbres disparaissent. Ils laissent place aux minéraux.
Le couloir d'arrivée est dans le brouillard. Mais miracle,
le sommet émerge des nuages. C'est un spectacle saisissant
que de ne voir à l'horizon, que les cimes de plus de 2500
mètres, flotter sur une mer de nuages. Bénéficiant
d'un éclairage violent, les pics de calcaire blanc, se
découpent sur un ciel bleu azur. Il est encore tôt
et les contrastes sont très marqués. Les couleurs
semblent vouloir profiter de ce cours répit de beau temps,
pour s'épanouir.
J'ai mis 1h50' depuis le pont et 1h36'28" en ce qui concerne
la montée. Mais, je n'ai pas retrouvé mes lunettes!!.
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